Albert Maignan, Le Réveil de Juliette, 1887

Albert Maignan (Beaumont-sur-Sarthe, 1845 - Saint-Prix, 1908) Le Réveil de Juliette, 1887, Huile sur toile. Achat auprès de l'artiste par la Ville de Lyon, 1887. Versement de la Ville de Lyon, 2018. Musée des Beaux-Arts de Lyon.
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C'est une des pièces les plus théâtrales de la collection du Musée des Beaux-Arts de Lyon, et c'est voulu. Albert Maignan s'attaque ici à l'acte V, scène 3 de Roméo et Juliette de Shakespeare, le moment le plus dramatiquement chargé de la pièce, et il n'esquive rien.
La scène
Roméo, croyant Juliette morte, revient en cachette à Vérone pour se recueillir sur sa dépouille. Ignorant que son sommeil n'est qu'un effet du philtre qu'elle a bu pour échapper à un mariage forcé, il avale une fiole de poison. C'est précisément à cet instant que Juliette se réveille, alors que les effets du breuvage se dissipent. Elle reprend conscience pour trouver celui qu'elle aime en train de mourir à ses côtés.
Maignan choisit ce fragment de seconde : ni avant, ni après, mais l'instant exact de la collision entre le réveil de l'une et l'agonie de l'autre.
Un tableau d'histoire classique, mais pas naïf
La peinture d'histoire du XIXe siècle avait l'habitude de puiser dans la littérature (Shakespeare, Dante, Victor Hugo) pour construire des scènes à fort impact émotionnel. Maignan s'inscrit pleinement dans cette tradition académique, avec une composition maîtrisée et un rendu des figures soigné.
Ce qui est intéressant, c'est que le tableau n'est pas sans équivoque. Un critique du Salon de 1886 notait que Maignan s'était en fait inspiré de l'opéra de Gounod autant que de la pièce originale, ce qui expliquerait le côté très théâtral de la posture de Juliette, décrit à l'époque comme "sentant le théâtre". C'est précisément ce qui rend l'œuvre révélatrice de son temps : on ne peignait pas Shakespeare tel quel, on le peignait tel que le XIXe siècle l'avait réinterprété, à travers l'opéra, le roman, la gravure.
Une histoire de collection lyonnaise
Le tableau a une trajectoire particulière. Acquis directement auprès de Maignan par la Ville de Lyon en 1887, au moment de son exposition au Salon de la Société des amis des arts, il a orné pendant plus d'un siècle les murs de l'Hôtel de Ville. Ce n'est qu'en 2018 qu'il a rejoint les collections du musée, pour des raisons de conservation et de mise en valeur. C'est un exemple classique du circuit des œuvres dans les collections publiques françaises : entre commandes municipales, dépôts et transferts institutionnels, une peinture peut passer des décennies dans des espaces officiels avant d'être accessible au grand public.
Maignan est un artiste dont la carrière illustre bien le système académique de la IIIe République : médaille d'or à l'Exposition Universelle de 1889, Médaille d'honneur au Salon en 1892, Légion d'honneur en 1895. Un parcours au sommet de l'institution, aujourd'hui moins connu que ses contemporains impressionnistes, mais dont les œuvres restent des documents précieux sur le goût officiel de l'époque.


