Vue d'ensemble du tableau "Le Réveil de Juliette" d'Albert Maignan (1887), huile sur toile, 227 x 177 cm, dans son cadre doré sculpté, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Juliette en robe blanche se réveille dans les bras de Roméo mourant, dans un décor de caveau sombre aux tons ocres et gris.

Albert Maignan, "Le Réveil de Juliette" (1887), quand Shakespeare entre dans les collections lyonnaises

Vue d'ensemble du tableau "Le Réveil de Juliette" d'Albert Maignan (1887), huile sur toile, 227 x 177 cm, dans son cadre doré sculpté, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Juliette en robe blanche se réveille dans les bras de Roméo mourant, dans un décor de caveau sombre aux tons ocres et gris.

Albert Maignan (Beaumont-sur-Sarthe, 1845 - Saint-Prix, 1908) Le Réveil de Juliette, 1887, Huile sur toile, 227 x L. 177 cm. Achat auprès de l'artiste par la Ville de Lyon, 1887. Versement de la Ville de Lyon, 2018. Musée des Beaux-Arts de Lyon.

C'est une des pièces les plus théâtrales de la collection du Musée des Beaux-Arts de Lyon, et c'est voulu. Albert Maignan s'attaque ici à l'acte V, scène 3 de Roméo et Juliette de Shakespeare, le moment le plus dramatiquement chargé de la pièce, et il n'esquive rien.

La scène

Roméo, croyant Juliette morte, revient en cachette à Vérone pour se recueillir sur sa dépouille. Ignorant que son sommeil n'est qu'un effet du philtre qu'elle a bu pour échapper à un mariage forcé, il avale une fiole de poison. C'est précisément à cet instant que Juliette se réveille, alors que les effets du breuvage se dissipent. Elle reprend conscience pour trouver celui qu'elle aime en train de mourir à ses côtés.

Maignan choisit ce fragment de seconde : ni avant, ni après, mais l'instant exact de la collision entre le réveil de l'une et l'agonie de l'autre.

Vue de proche du tableau "Le Réveil de Juliette" d'Albert Maignan (1887), huile sur toile, 227 x 177 cm, dans son cadre doré sculpté, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Juliette en robe blanche se réveille dans les bras de Roméo mourant, dans un décor de caveau sombre aux tons ocres et gris.

Un tableau d'histoire classique, mais pas naïf

La peinture d'histoire du XIXe siècle avait l'habitude de puiser dans la littérature (Shakespeare, Dante, Victor Hugo) pour construire des scènes à fort impact émotionnel. Maignan s'inscrit pleinement dans cette tradition académique, avec une composition maîtrisée et un rendu des figures soigné.

Ce qui est intéressant, c'est que le tableau n'est pas sans équivoque. Maignan s'est en fait inspiré de l'opéra de Gounod autant que de la pièce originale, ce qui explique le côté très théâtral de la posture de Juliette. C'est précisément ce qui rend l'œuvre révélatrice de son temps : on ne peignait pas Shakespeare tel quel, on le peignait tel que le XIXe siècle l'avait réinterprété, à travers l'opéra, le roman, la gravure.

Une histoire de collection lyonnaise

Le tableau a une trajectoire particulière. Acquis directement auprès de Maignan par la Ville de Lyon en 1887, il a orné pendant plus d'un siècle les murs de l'Hôtel de Ville avant de rejoindre les collections du musée en 2018 pour des raisons de conservation. C'est un exemple classique du circuit des œuvres dans les collections publiques françaises : entre commandes municipales, dépôts et transferts institutionnels, une peinture peut passer des décennies dans des espaces officiels avant d'être accessible au grand public.

Maignan sur le marché : un nom à surveiller

C'est là que ça devient pertinent pour les collectionneurs. Maignan est un cas typique de "grand nom oublié" du XIXe siècle académique. Couvert d'honneurs de son vivant (médaille d'or à l'Exposition Universelle de 1889, médaille d'honneur au Salon en 1892, Légion d'honneur en 1895), il a été largement éclipsé au XXe siècle par le récit dominant qui a longtemps mis l'impressionnisme au centre de tout.

Ses œuvres apparaissent rarement aux enchères, ce qui crée deux situations opposées selon les circonstances : soit une pièce passe sous les radars à un prix modeste dans une vente provinciale, soit la rareté fait monter les enchères quand une toile majeure réapparaît. Sa production est considérée comme moyenne en volume, ce qui renforce la pression sur les œuvres disponibles.

Le signe le plus intéressant est institutionnel : la Fondation Taylor et le Musée de Picardie lui ont consacré une exposition de réhabilitation, accompagnée d'une monographie publiée aux Éditions Norma. Quand les institutions commencent à "ressusciter" un artiste, selon les mots de l'historien de l'art Bruno Foucart, le marché secondaire suit généralement dans les années qui viennent. C'est exactement le type de signal que je surveille pour mes clients qui investissent dans la peinture du XIXe siècle académique.

En bref

Devant ce tableau, on comprend pourquoi la peinture d'histoire avait une telle emprise sur les salons du XIXe siècle. Ce n'est pas de la décoration : c'est de la narration pure, avec tous les moyens de la peinture. Et pour les collectionneurs patients, Maignan représente exactement le profil d'artiste où la réévaluation en cours n'est pas encore pleinement reflétée dans les prix.

Jean-Olivier