Façade du Musée des Beaux-Arts de Lyon, l'un des plus grands musées d'art en France.

Musée des Beaux-Arts de Lyon

Musée des Beaux-Arts de Lyon

Mes coups de cœur au Musée des Beaux-Arts de Lyon : de Monet à Chinard

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon, deuxième plus importante collection de France après le Louvre, est installé dans un ancien couvent du XVIIe siècle, ce qui donne déjà le ton : on traverse des salles immenses, entre pierre et fresques, avant même d'arriver devant les œuvres. Plutôt qu'un compte-rendu exhaustif, voici sept pièces qui m'ont arrêté, avec pour chacune un regard sur ce qu'elle représente non seulement en termes d'histoire de l'art, mais aussi sur le marché.

Claude Monet, Charing Cross Bridge, la Tamise (1903)

Impossible de passer à côté. Cette toile fait partie de la série que Monet a peinte depuis sa chambre du Savoy Hotel à Londres, en traitant un même motif (le pont de Charing Cross sur la Tamise) à différentes heures et dans différentes conditions atmosphériques. Le pont et les trains se dissolvent presque entièrement dans la brume : on est à la limite de l'abstraction, vingt ans avant que ce mot ait un sens en peinture.

Du côté du marché, les œuvres de la série londonienne de Monet sont parmi les plus rares et les plus disputées en salle de ventes. Un autre Charing Cross Bridge de 1903 a été adjugé à 27,6 millions USD chez Sotheby's New York. Un Waterloo Bridge de la même période a atteint 48 millions USD chez Christie's en 2021. La pièce lyonnaise, elle, est en collection publique et ne bougera pas, mais elle témoigne de l'ampleur d'une série dont chaque toile disponible sur le marché privé se dispute à prix d'or, portée par une demande internationale particulièrement soutenue en provenance d'Asie et des États-Unis.

Nicolas Sicard, L'Entrée du pont de la Guillotière à Lyon par un temps de pluie (1879)

Un peintre lyonnais (1846-1920) qui peint sa propre ville sous la pluie, et qui réussit à rendre l'humidité presque palpable. Moins connue du grand public que le Monet voisin, cette toile est essentielle pour comprendre comment les peintres régionaux dialoguaient avec les courants parisiens de leur époque tout en gardant un sujet ancré dans leur territoire.

Sicard reste peu présent sur le marché secondaire, ce qui en fait un nom accessible pour un collectionneur qui souhaite entrer sur le segment de la peinture régionaliste française du XIXe siècle avec un budget raisonnable. Ce type d'œuvre, quand il apparaît en vente, est souvent sous-estimé par rapport à sa qualité réelle.

Pascal Dagnan-Bouveret, Une noce chez un photographe (1879)

Une scène de genre pleine de vie : deux jeunes mariés posent dans l'atelier d'un photographe parisien, entourés de leurs proches. Le sujet est plus profond qu'il n'y paraît : Dagnan-Bouveret peint la fascination de son époque pour la photographie, à l'instant précis où elle devient un rituel social bourgeois. Il y a même une mise en abyme dans le tableau : Dagnan-Bouveret sera lui-même l'un des premiers peintres à utiliser la photographie comme outil de travail préparatoire.

Sur le marché, c'est un cas à surveiller. Ses huiles sur toile majeures atteignent régulièrement les dizaines de milliers d'euros, et sa Madone à Treille (1888) a été adjugée à plus de 226 000 euros, très au-dessus de son estimation. Son record est à 493 000 USD chez Bonhams en 2026. La peinture académique et naturaliste française du XIXe siècle est en phase de réévaluation progressive : un nom comme Dagnan-Bouveret, avec un pedigree muséal solide, offre encore une fenêtre d'entrée intéressante sur des formats secondaires ou des études préparatoires.

Antoine Jean Bail, La Fanfare de Bois-le-Roi (1881)

Antoine Jean Bail (1830-1918), originaire de la région lyonnaise, est surtout connu pour ses scènes d'intérieur et de cuisine. Cette Fanfare représente une scène de vie villageoise plus animée que son registre habituel. Acquise directement auprès de l'artiste l'année suivant sa réalisation, c'est un bon exemple du circuit de collectionnement municipal de l'époque.

Bail reste un artiste de niche sur le marché actuel, avec des prix qui demeurent modestes. Pour un amateur de peinture de genre française du XIXe, c'est précisément le type de nom où l'on peut encore trouver de belles pièces sans concurrence féroce en salle.

Albert Maignan, Le Réveil de Juliette (1887)

Maignan (1845-1908) s'attaque ici au moment le plus dramatique de Roméo et Juliette de Shakespeare : Juliette qui se réveille du philtre au moment même où Roméo, croyant à sa mort, vient de s'empoisonner. La composition est théâtrale, assumée, et c'est exactement ce que le public du Salon de la fin du XIXe attendait de la peinture d'histoire.

Maignan est un artiste dont la carrière illustre bien le système académique de la IIIe République : médaille d'or à l'Exposition Universelle de 1889, Médaille d'honneur au Salon en 1892. Aujourd'hui moins connu que ses contemporains impressionnistes, ses œuvres apparaissent occasionnellement sur le marché à des prix qui reflètent encore ce relatif oubli, créant des opportunités pour les collectionneurs patients qui suivent la réévaluation en cours de la peinture d'histoire académique française.

Jacques Joseph Baile, Fleurs jetées au bas d'un rocher (1851)

Un artiste lyonnais (1819-1856) mort à 37 ans, dont cette nature morte florale témoigne d'une sensibilité romantique tardive particulièrement délicate. Acquise directement à l'artiste l'année de sa création, c'est une des pièces plus discrètes de la collection.

Baile est peu présent sur le marché secondaire, ce qui s'explique en partie par la brièveté de sa carrière et la rareté de ses œuvres. Ce type d'artiste régional à production limitée peut réserver de bonnes surprises en vente de succession ou dans des maisons provinciales, où ces pièces circulent encore sans l'attention qu'elles mériteraient.

Joseph Chinard, Centaure dompté par l'Amour (1789)

On termine avec une pièce maîtresse de la sculpture néoclassique lyonnaise. Joseph Chinard (1756-1813), portraitiste officiel de la famille Bonaparte et figure majeure de la sculpture française de la fin du XVIIIe siècle, livre ici un groupe en marbre d'une virtuosité remarquable : un centaure musclé, les mains liées, dompté par un Amour ailé qui grimpe sur lui avec une légèreté presque insolente. Il est aujourd'hui surtout connu pour son portrait de Madame Récamier en marbre de Carrare, conservé dans ce même musée.

Sur le marché, Chinard est un cas fascinant. Ses œuvres sont rares et disposent d'une très bonne cote : les prix s'échelonnent entre quelques centaines d'euros pour les médaillons jusqu'à 720 000 euros pour les pièces majeures, avec un groupe statuaire en marbre de Carrare adjugé à 120 000 euros en 2023. En novembre 2025, une terre cuite révolutionnaire non localisée depuis 110 ans est réapparue chez De Baecque & Associés à Lyon, estimée entre 50 000 et 80 000 euros. C'est exactement le type d'événement qui rappelle que certains artistes bien établis dans les collections muséales ont encore des œuvres qui circulent à des niveaux de prix très raisonnables, surtout pour des formats secondaires.

En bref

Sept œuvres, sept manières différentes de lire une même époque. La brume londonienne de Monet et la pluie lyonnaise de Sicard, la noce bourgeoise de Dagnan-Bouveret et le drame shakespearien de Maignan, les fleurs de Baile et le centaure de Chinard. Ce qui me frappe à chaque fois dans un musée comme celui-là, c'est que les œuvres les plus intéressantes ne sont pas toujours celles qu'on attendait en entrant.

Jean-Olivier